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Photo: Bryony Mcintyre

D'autres photos du concert.

GLASGOW - Instal04 Festival, 17 Octobre 2004. (Phasme)

Je plains, tout d’abord - et me mets à leurs places - ces quelques admirateurs de longue date de l’œuvre de Jandek, habitants de Glasgow, qui n’ont pris connaissance qu’après coup de l’évènement - via internet.
Mais je ne puis aussi m’empêcher d’envier ces autres, présents un peu par hasard à ce concert impromptu, concert-surprise, non-annoncé, anonyme : la surprise fut effectivement de taille, y compris de la part des musiciens des groupes invités (Current93, Haino, etc…) - Jandek en chair mais davantage en os, là, devant leurs yeux - silhouette spectrale (ne dit-on pas ‘d’une maigreur spectrale’ ?), toute de noir vêtue, depuis le chapeau jusqu’à la guitare. Portait-il le deuil de ses plus de vingt-cinq années d’ermitage clandestin ? Ou voulait-il tout simplement ne pas avoir prise à la lumière ?

Il faut se souvenir : ‘My blues turned black’. Faut-il, par là, comprendre le blues comme la mise en abyme d’une ecchymose de l’âme ?

Il reste que ce qu’ils entendirent ce soir-là - les présents - ce furent bien cette voix et cette guitare sans concession, ce torrent de blues à la fois distordu et hiératique.
La ‘cérémonie’ débute par quelques drones hésitants de la basse, quelques touches de cymbales - puis soudain, ces accords de guitare caractéristiques : l’impression que les cordes de l’instrument ont été fabriquées spécialement en vue d’un désaccord parfait. C’est ce qui se produit : le chaos s’installe, presque comme chez lui - noir. La basse de Richard Youngs et la batterie d’Alexander Neilson participent pleinement à sa montée en puissance. Puis la voix : mélange de roc et de pathos distancié - où le fantôme de Tim Buckley n’est pas loin, mais d’un Tim Buckley dont le séjour dans l’au-delà aurait fait perdre tout angélisme.
Ce seront huit morceaux ‘de bravoure’, manifestement improvisés, qui se succèderont, soit une heure de ‘Ballads, Blues and Brutal’ - autant d’extraits d’un journal d’introspection aux réminiscences étranges (‘I’m gotta tell you a story /’bout a little girl /She broke my heart When I was five’ - ah, toujours l’enfance...). Il y a aussi ce moment, acclamé par un public composé (j’imagine) de centaines de paires d’yeux ronds comme des assiettes, lorsqu’il se met à rugir - au milieu du désordre instrumental : ‘I made the decision to get real wild’...
Grande décision, en tout cas : et peut-être faudra-t-il s’attendre à d’autres surpriZes de cet acabit, à d’autres collaborations impromptues. Les exportations de Corwood Industries ont fière allure, et son personnel - n’ayons pas peur des mots - n’hésite pas à se montrer affable, voire souriant...

 

La fin de tout ça. (ryoji)

"Quand un auteur ne montre pas sa tête, il devient un symptôme local de la fameuse réticence de Dieu à apparaître" (Don Delillo - Mao II). Jandek en a finalement décidé autrement. Sortir d'une autarcie frappante et fascinante et assumer la "souillure" et le "jugement". Rien n'était impossible. Ce qui paraissait insurmontable depuis 25 ans s'est enfin concrétisé ce dimanche 17 octobre lors du festival 'Instal' à Glasgow, Écosse. "Un représentant de Corwood" est apparu sur scène, chapeau de feutre à la Joseph Beuys, chemise et pantalon noir. Silhouette d'une couleur symbole de la fécondité, de promesse d’une vie renouvelée, de prestations à venir et annoncées. Il faut l'espérer. C'est qu'en ce jour, le "représentant" est en deuil. Celui d'une absence publique qui n'en finissait pas.

Jandek, comme le mystère qui entourait ce concert, est "total". Sa musique et ses choix de vie sont indissociables d'un tout. Se positionnant aux antipodes de ces artistes/musiciens/chanteurs en perpétuelle représentation ("Dans notre monde, nous dormons et mangeons l'image, et l'implorons de nos prières, et l'arborons aussi", Don Delillo - Mao II), Jandek, lui, n'a qu'une seule chose à offrir: sa musique et rien d'autre. Personne ne sait mieux que lui ce que le mot 'indépendance' veut dire. Et c'est sans doute là que réside en partie la fascination. Jandek Est Libre!
Certains voient dans son attitude un bel exemple de paranoïa exacerbée. Ils se trompent évidemment. Il s'agit ici d'un effacement total face à son art. Jandek n'existe pas. Jandek Est sa Musique!

"nous nous foutons de la manière dont ils
écrivent la poésie

mais nous disons qu'il y a
d'autres voix
d'autres façons de créer
d'autres façons de vivre sa vie

Et nous avons l'intention d'être
entendus entendus
entendus

dans ce combat contre les
Siècles de la Mort
Innée

qu'on sache que
nous sommes arrivés et que
nous avons l'intention de
rester" (C. Bukowski - Le Viol de la Sainte Mère).

A 17 heure débutait l'apocalypse. Jandek a soif.
A 18 heure, elle a laissé sa place au big bang et à un nouveau monde.